Les paroles secrètes de Jésus

écrites par Thomas : 

L'évangile selon Thomas

Une feuille de papyrus du codex II de Nag Hammadi sur lequel on a découvert une version complète de l’évangile selon Thomas.

Nag Hammadi est une ville de la haute Égypte. À l'origine, dans l'Égypte hellénistique, elle portait le nom de Chenoboskion (en grec Χηνοβόσκιον), ce qui signifie "le champ où l'on fait paître les oies". Elle est située sur la rive gauche du Nil à 80 km au nord-ouest de Louxor, et compte environ 40 000 habitants1, dont 75 % sont coptes. C'est une région agricole où s'est implantée une très importante raffinerie de canne à sucre. Une énorme usine d'aluminium a également été construite à proximité (Aluminium City). Cette ville porte le nom d'un notable de la ville, Mahmoud Pasha Hammadi, qui l'a fondée.

Découverte

En décembre 1945, des bergers découvrent fortuitement une jarre, enfouie dans le sol, contenant treize codex en langue copte datant du IVe siècle. Ils proviennent probablement d'un monastère pacômien, peut-être même de celui de Chenoboskion (où Saint Pacôme commença sa vie érémitique) ou de celui de Pabau, située à 8 kilomètres du lieu de la découverte.

Ces écrits ont un fort relent gnostique. L'ensemble, représentant environ 1 200 pages (fragments ?) est aujourd'hui connu comme la « bibliothèque de Nag Hammadi ». Ces manuscrits anciens ont une grande importance pour la recherche biblique autour des textes du Nouveau Testament.

Parmi eux l'exemplaire le plus complet que l'on connaisse de l'Évangile selon Thomas a eu également un grand retentissement populaire.

L’évangile selon Thomas est un écrit apocryphe chrétien qui figure dans la deuxième partie du codex II de Nag Hammadi.

Ce « cinquième évangile » pourrait provenir d'un milieu syriaque ou palestinien, rédigé par une série de rédacteurs entre le Ier et le IIe siècles. Certains chercheurs y détectent des éléments pré-synoptiques. Toutefois, ce point de vue ne fait pas consensus.

Contenu

Il s'agit d'un recueil de sentences — des logia — qui, selon l’incipit du texte, auraient été prononcées par Jésus et transcrites par« Didyme Jude Thomas ». Au nombre de 114, les logia sont ainsi le plus souvent précédés de la mention « Jésus a dit ». Bon nombre ont leur parallèle dans les évangiles selon Matthieu et selon Luc ainsi que, dans une moindre mesure, dans l’évangile selon Marc.

Les paysans qui ont découvert ces manuscrits ont donné plusieurs versions, de sorte que si on est sûr de la localisation de Nag-Hammadi, l’environnement précis de la découverte de cette jarre n'est pas connu. Aux côtés du codex sur lequel figurait cet évangile, se trouvaient onze autres codex en papyrus datant du ive siècle et rassemblant cinquante-deux écrits. Comme les couvertures de certains des écrits étaient formées de papyrus documentaires dont certains étaient datés, il a été possible de déterminer précisément après quelle date ces manuscrits ont été cachés.

Les textes retrouvés dans cette amphore figuraient sur la liste d'un décret de l’évêque Athanase d'Alexandrie qui ordonnait leur destruction.

Avant cette découverte on ne connaissait que moins de dix logia de ce texte grâce à des fragments en grec datant de la fin du IIe ou du début du IIIe siècle, notamment ceux retrouvés dans des fouilles à Oxyrhynque

L’évangile de Thomas retrouvé à Nag-Hammadi figurait dans le même codex — le II — que d'autres textes chrétiens eux aussi dans leur version copte.

Nag Hammadi Codex II, folio 32, le début de l’évangile selon Thomas

Titre

Le titre original du texte est non pas l’Évangile de Thomas - expression qui reprend une formulation secondaire figurant à la fin du texte, probablement calqué sur l'intitulé des titres des évangiles canonique - mais, suivant l'incipitLes paroles secrètes de Jésus écrites par Thomas.

Suivant cet incipit, certains auteurs ont insisté sur l'aspect ésotérique  du texte, et de sa théologie, mais celui-ci est néanmoins à relativiser : le terme « secret » ou « caché » renvoie davantage au caractère mystérieux des paroles de Jésus qu'à une transmission entre initiés. Au-delà de leur sens manifeste, les paroles de Jésus ont un sens plus profond qui ne se révèle qu'au prix d'un effort d'interprétation dont, dans le logion no 1 qui suit l'incipit, Jésus semble donner la clef herméneutique  et inviter à cette interprétation :

« Celui qui trouvera l'interprétation de ces paroles ne goûtera pas la mort ».

La suite du texte insiste sur la nécessité d'approfondir certaines paroles, en répétant à plusieurs reprises

« Que celui qui a des oreilles (pour entendre) entende »

P. Oxyrhynchus 654

Datation

La datation est débattue car la nature même du texte le rend difficile à dater avec précision : constitué d'un assemblage de citations, son corpus est évidemment plus malléable que les évangiles canoniques les plus connus et, par conséquent, la genèse de sa formation doit être abordée de manière singulière : ainsi se pose davantage la question de savoir quand la compilation a débuté, comment elle s'est poursuivie et quand elle s'est fixée, si elle l’a été.

Des indices semblent témoigner de l’existence de certaines versions de l’évangile de Thomas dès le Ier siècle : la collection de citations est une forme littéraire qui appartient à la première période de l’activité littéraire chrétienne, à rapprocher de la source Q, une collection de proverbes et paraboles utilisées pour la composition des évangiles selon Matthieu et Luc.

Le fait que le nom de Jésussimplement nommé comme tel — ne soit accompagné d'aucun des titres christologiques dont l’apparition est plus tardive est également à considérer. L’existence de ces versions de la fin du Ier siècle ne signifie pas pour autant que l’évangile aujourd'hui connu remonte à cette période haute, car le texte témoigne de nombreux ajouts, modifications et innovations.

Au tournant du IIe siècle, la collecte de paroles comme forme d'évangile semble — pour des raisons inconnues — passer de mode notamment au profit du genre narratif. C'est alors qu'apparaît également une nouvelle forme d'évangiles dans lesquels le Jésus ressuscité délivre une connaissance ésotérique ; ce genre reprend et développe de plus anciennes citations attribuées à Jésus. Ces traces de ré-écritures gnosticisantes du texte portent à ne pas dater la version connue actuellement avant le milieu du IIe siècle.

Ainsi, depuis les dernières décennies du Ier siècle, lorsque la collecte et la fixation des paroles de Jésus étaient toujours en cours et en débat, la compilation de l’évangile de Thomas a pu se poursuivre au cours du IIe siècle, permettant au corpus de grandir et d'évoluer jusqu'à la version copte trouvée à Nag-Hammadi, vraisemblablement copiée au IVe siècle par un moine de Haute-Égypte. Dans l’exégèse de ce texte, il faut ainsi prendre en compte la possibilité de datations différentes pour chacun des logia qui le composent.

Dans les débats modernes sur la datation, la littérature ésotérisante a également voulu y voir un texte antérieur aux écrits néotestamentaires.

Auteur

Le texte copte de Nag-Hammadi s'ouvre sur l’ incipit suivant :

« Voici les paroles cachées que Jésus le Vivant a dites et qu'a écrites Didyme Jude/Judas Thomas »

Le texte est ainsi assigné à un certain « Didyme Judas Thomas » ou, dans le texte grec plus ancien que l’on connaît par le Papyrus Oxyrhynchus 654 (P. Oxy. 654), plus simplement à « [Judas, qui est aussi] (appelé) Thomas », tel que le texte est en général reconstitué, la partie entre crochets étant manquante.

Ensemble de citations compilées, avec des matériaux ajoutés, adaptés ou supprimés au fil du temps et des circonstances, il est admissible que l’évangile de Thomas ait été composé par une série de rédacteurs variant dans le temps et dans l’espace. Il n'est donc pas nécessaire d'attacher trop d'importance historique à la mention de cet incipit très probablement pseudonyme. Celui-ci n'en atteste pas moins de certaines traditions.

Tradition syrienne

Si le nom de Judas est bien attesté comme tel, les noms « didyme » et « thoma » sont eux simplement des mots utilisés respectivement en grec et en araméen pour désigner un « jumeau ». Ainsi, le document a été originalement attribué à « Judas le Jumeau » puis, ultérieurement, un rédacteur a ajouté le terme grec pour éclairer les lecteurs ne comprenant pas la racine sémitique thoma.

La figure apostolique de Judas Thomas est intimement liée au christianisme de Syrie ainsi qu'en atteste une abondante littérature : les Actes de Thomas, le Livre de Thomas l’Athlète, la Doctrine d'Addaï… On la retrouve également dans des récits légendaires qui racontent comment il a favorisé l’évangélisation du royaume d'Édesse en y envoyant — selon une version d'Eusèbe de Césarée — l’apôtre Thaddée pour répondre à une promesse de Jésus à « Abgar le Noir », voire — suivant d'autres versions — en s'y rendant lui-même. Les Actes de Thomas le voient poursuivre son œuvre évangélique jusqu'en Inde où il est martyrisé avant que ses restes soient retournés « vers l’ouest », probablement à Édesse où d'autres traditions le font mourir mais qui, en tout état de cause, devient un lieu de pèlerinage à sa mémoire. Ainsi, les chrétiens orientaux de Syrie considèrent Judas Thomas comme l’apôtre fondateur de leur Église.

« Judas le Jumeau »

Ce Judas (Ἰούδας) le Jumeau / Thomas est à distinguer de Judas l’Iscariote, ce que les écrits néotestamentaires semblent faire sous la désignation de « Judas fils de Jacques » dans les listes apostoliques de l’évangile selon Luc et des Actes des Apôtres, ou plus simplement « Judas, non pas l’Iscariot » dans l’évangile selon Jean. C'est peut-être également à lui également que l’Épître de Jude (Ἰούδας) est attribuée.

L’apôtre Judas / Thomas est également à distinguer du disciple Thomas qui doute de la résurrection de Jésus dans le chapitre 20 de l’évangile selon Jean. Cette distinction est très claire pour la tradition syrienne qui, par exemple, dans sa traduction de l’évangile johannique, parle de « Judas Thomas » à la place de « Judas, non pas l’Iscariote » et ne l’associe pas au Thomas « doutant » du chapitre 20.

Concernant l’apôtre Judas Thomas, il est vraisemblable que le nom de Judas, par trop entaché de la mauvaise réputation due à Judas l’Iscariote, se soit progressivement estompé dans la plupart des traditions chrétiennes au profit du seul surnom « Thomas », ainsi que, de la même manière, on parle encore de nos jours de l’« Épître de Jude » plutôt que de l’« Épître de Judas ».

Frère de Jésus

La question se pose de savoir de qui ce Judas est-il le « jumeau ». Hormis l’Iscariote, le christianisme primitif connaît deux Judas néotestamentaires :

d'une part, celui qui apparaît dans l’évangile selon Luc, les Actes des Apôtres et l’évangile selon Jean et ne semble guère jouer de rôle particulier ;

d'autre part le Judas frère de Jésus qui apparaît dans l’évangile selon Marc et sous l’autorité duquel l’Épître de Jude est placée.

Dans la tradition syrienne des Actes de Thomas, Jésus apparaît sous les traits de Judas Thomas, et explique : « Je ne suis pas Judas, celui qui est également appelé Thomas, mais son frère », témoignant de la tradition syriaque dans laquelle Thomas Judas est assimilé à un frère de Jésus.

Ainsi, il est possible que l’évangile de Thomas se réclame lui-même intentionnellement de l’autorité du frère de Jésus. Le texte évoque d'ailleurs, en son logion, l’autorité d'un autre frère de Jésus, Jacques le Juste. l’association de ces deux frères de Jésus semble dépasser la simple autorité apostolique du texte pour y ajouter la légitimité des liens familiaux.

La portée effective ou symbolique du lien familial ou de la gémellité entre Judas / Thomas et Jésus est l’objet de débats parmi les exégètes, comme l’identité des différentes personnalités qui peuvent apparaître sous ces traditions onomastiques aux multiples croisements et ramifications.

Milieu d'origine de la composition de cet évangile

Le nom de l’apôtre « Judas Thomas » ou « Didymos Judas Thomas » se retrouve dans les premiers textes chrétiens liés à la Syrie et aux traditions syriaques. Cet attachement géographique est un phénomène que l’on trouve traditionnellement pour d'autres apôtres dont l’autorité apostolique est associée à une région particulière qu'ils auraient évangélisée sans que l’on puisse précisément faire la part de l’historicité ou de la légende ; ainsi Jacques est lié à Jérusalem, Jean à l’Asie Mineure, Pierre l’est à Rome…

Judas Thomas est quant à lui bien attesté comme apôtre d'Osroène et plus particulièrement de la ville d'Édesse (l’actuelle Şanlıurfa dans l’est de la Turquie), ce qui peut laisser penser que cette région est le bassin rédactionnel de l’évangile de Thomas, ce qui est communément admis par nombre de chercheurs depuis les travaux d'Émile Puech. Néanmoins, les attestations de Judas Thomas dans la littérature syriaque traditionnelle sont postérieures à l’évangile de Thomas d'au moins un siècle, sinon plus, ce qui soulève la question de savoir si le texte ne précède pas la tradition syrienne. Ainsi, se fondant sur l’autorité conférée à Jacques le Juste — chef de la communauté de Jérusalem — dans le logion de l’évangile de Thomas et sur la version d'Eusèbe de Césarée de la Légende d'Abgar, qui fait de Thomas une autorité non à Édesse mais en Palestine, certains chercheurs penchent pour une rédaction dans les cercles proches de la communauté hiérosolymitaine, qui se serait ultérieurement diffusée en Syrie.

Un écrit gnosticisant ?

Dans les premières années après sa découverte, l’évangile de Thomas a été classé dans les écrits gnostiques — à l’instar des autres traités de la collection de Nag Hammadi — caractérisés alors par le refus gnostique du monde. Certains chercheurs y ont ainsi vu une relecture gnostique des évangiles canoniques. On a ainsi affirmé que le deuxième logion de cet évangile, réputé comme résumant la démarche gnostique et invitant à la recherche et au doute, se trouvait aussi dans l’évangile des Hébreux, totalement perdu, ou un évangile appelé « Traditions de Matthias », d'après les citations qu'en donnent les Pères de l’Église comme par exemple Clément d'Alexandrie (IIe siècle).

Mais plusieurs chercheurs envisagent le texte comme issu d'une tradition indépendante, et la tendance actuelle de la recherche est d'envisager le document indépendamment du problème de ses sources.

Suivant Claudio Gianotto, la rédaction de l’évangile de Thomas prend place dans un groupe judéo-chrétien qui, s'il reconnaît l’autorité de Jacques le Juste, est porteur d'un certain radicalisme propre au mouvement de Jésus de Nazareth de son vivant. À la différence des communautés judéo-chrétiennes perpétuant les pratiques juives dont il dénie la valeur salvifique, l’auteur de l’évangile de Thomas propose une « ascèse abstentionniste radicale » qui affirme puiser ses origines dans un enseignement ésotérique de Jésus.

Quoi qu'il en soit, le caractère gnostique du texte est désormais à relativiser : la définition du gnosticisme ne fait pas consensus et des critères de qualification dans ce sens font débat. April De Conick explique ainsi que le gnosticisme et l’évangile de Thomas partagent un riche héritage judaïco-hermétique dont ce dernier adopte certains schémas sotériologiques. Mais la chercheuse considère pour sa part qu'au-delà de ses influences judéo-chrétiennes, hermétiques, et encratites, le texte est marqué par le mysticisme juif qui explique son aspect ésotérique bien mieux qu'une influence gnostique. Elle argue également qu'un « usage » gnostique n'implique pas une « origine » gnostique : l’étude de l’influence de l’évangile de Thomas sur les systèmes gnostiques du IIe siècle reste à faire.

Oxyrhynque 1, est un des trois manuscrits ( Oxyrhynque 1, 654, et 655)  trouvés de l'Evangile de Thomas sur Papyrus écrit en grec et daté de la fin du 2ème siècle

L’évangile de Thomas

 

Les découvertes de Nag Hammadi confirment l’existence, au début de l’ère chrétienne, d’une diversité insoupçonnée dans l’interprétation des paroles de Jésus. Parmi les cinquante-trois manuscrits, découverts dans ce site égyptien, l’évangile de Thomas. Ce texte ne contient pas une histoire de Jésus comme dans les évangiles canoniques ou même apocryphes, il n’y a pas un seul récit de miracles, mais uniquement une collection de cent quatorze « logia » ou « paroles nues [1] » attribuées au Maître, le Doux, le Vivant, elles sont juxtaposées sans classement systématique. Les sections sont en général séparées par la formule « Jésus a dit ».

Certaines paroles se retrouvent à peu près semblables dans les évangiles canoniques, d'autres fort différentes, souvent amplifiées, et celles qui n'y figurent pas, soit environ la moitié, sont parmi les plus ésotériques.

Cet évangile a été diversement reçu par la critique. Pour certains, il s’agit d’un apocryphe parmi d’autres et il présente alors un intérêt pour l’étude de la gnose. Pour d’autres, il s’agit d’un amalgame de paroles de Jésus tirées, tantôt des Évangiles canoniques, tantôt de traditions hétérodoxes qui les attribuaient à Jésus. Pour d’autres enfin, il s’agit de la source à laquelle ont puisé tous les évangélistes, le « proto-évangile » dont tout le monde rêve et qui transmettrait les seules « paroles authentiques » de Jésus.

Mais Jésus n’a pas écrit. Il n’y aura donc jamais de « paroles authentiques de Jésus » Toute parole qui nous est transmise est une « parole entendue » c’est-à-dire qu’elle garde l’empreinte de celui qui écoute… Elle dit sans doute la vérité, mais pas toute la vérité [2].

Thomas s’intéresse à l’enseignement que transmet Jésus, chacune des informations reçues étant considérée comme un germe de l’homme nouveau, genèse de l’homme de connaissance.

C’est ainsi que Thomas [3] « infiniment sceptique et infiniment croyant » fera de Jésus un Maître enseignant les vérités divines. L'enseignement se présente comme la révélation d'une doctrine secrète donnée par le Christ à la demande de ses disciples.

La particularité de son témoignage est, d’une part, de proposer un certain nombre de paroles de Jésus, présentes dans les évangiles canoniques, et d’autre part, de présenter un Jésus qui prend ses distances par rapport à la croyance juive et ses rituels. Jamais il ne sera possible de proposer une réponse à la question de savoir quelle pourrait être la teneur exacte du témoignage de Jésus…

Tout au long des cent quatorze « logia » de cet évangile les mêmes thèmes se réitèrent. L’essentiel du message se résume en quelques idées « radicales », qui donnent lieu à des images diversifiées.

Le texte commence ainsi : « Voici les paroles secrètes [4] que Jésus Vivant a prononcées et qu’a transcrites Didyme Judas Thomas [5] ».

D’emblée apparaît le caractère gnostique, à savoir une connaissance prétendument secrète, accessible seulement par une démarche initiatique. Au contraire, les Évangiles canoniques montrent Jésus ouvert à tous et prêchant la simplicité.

Dans l'Évangile selon saint Jean, Thomas ne croit pas à la résurrection avant d'avoir vu les marques de la crucifixion : « Si je ne vois pas à ses mains la marque des clous, et si je ne mets la main, je ne croirai pas ». Selon le texte apocryphe des Actes de Saint Thomas, l'apôtre partit évangéliser l'Inde, à la fin de l'an 52, où s'était implantée une colonie juive depuis le sixième siècle avant Jésus.-Christ. Il tenta d'évangéliser les Hébreux, mais il eut plus de succès auprès des autochtones et baptisa de nombreuses personnes de la haute caste et de la famille royale ; ces gens formèrent le noyau de la première communauté chrétienne des Indes. Il fonda au total sept Églises dans le Kerala. En 72, il fut arrêté alors qu'il priait dans une grotte de montagne à Mylapore près de Madras et tué, transpercé par une lance. Ses reliques furent transférées, en l'an 394, dans la cité d'Édesse en Asie mineure.

L’évangile de Thomas est un évangile non canonique [6], mais d’une extrême importance, il revêt une forme différente des Évangiles classiques.

Il ne s’agit pas là d’un récit de la vie de Jésus [7], mais d’un recueil de sentences prononcées par lui et transmises par Thomas, le « frère jumeau [8] » du Seigneur, l’apôtre des Parthes et peut-être de l’Inde, si l’on en croit les Actes de Thomas. C’est un ouvrage chrétien d’une forme archaïque, qui doit être mis en parallèle avec les Évangiles canoniques. Pour certaines des paroles de Jésus, Thomas donne un texte qui paraît plus ancien que celui des Évangiles canoniques. Pour d’autres, la formule est très différente, mais n’a pas moins de valeur. C'est une compilation d'énoncés présentés dans une variété de styles littéraires : aphorismes, analogies, paraboles, polémiques, dialogues narratifs, dictons etc. 

Pourtant, certaines paroles sont associées à des enseignements différents de ceux des évangiles canoniques ; et ce texte contient une quarantaine de paroles attribuées à Jésus qui sont entièrement inconnues par ailleurs.

L’Evangile commence par un avertissement, un défi, et une promesse fabuleuse. Il nous avertit que ces paroles de Jésus ne sont pas faites seulement pour être lues. Il faut travailler sur elles. Ce n’est pas à la surface qu’on trouvera leur sens. Il faut creuser pour découvrir leur secret. Le défi consiste à persister dans cette recherche jusqu’à ce que le sens secret ne soit plus secret mais évident. Et le fruit de cette découverte n’est rien moins que la vie éternelle et la dignité royale.

Le Jésus ne ressemble pas vraiment à celui des évangiles canoniques et l'enseignement dans le texte ressemble au savoir spirituel des gnostiques, pourchassés par l'église orthodoxe pour leur liberté de pensée. On y rencontre un Jésus [9] plus proche d'un Socrate ou d'un Bouddha, enseignant une voie de connaissance et d'amour, un salut en forme de quête intérieure.

« Jésus dit : Que celui qui cherche ne cesse point de chercher jusqu'à ce qu'il trouve : lorsqu'il trouvera, il sera ému ; et lorsqu'il sera ému, il admirera, et il régnera sur l'univers ! »

À cette connaissance tous aspirent. Seulement, la connaissance que Jésus nous propose ne concerne pas le domaine du savoir mais celui de l’être. La gnose ne peut se révéler que dans une expérience personnelle. La voie de la connaissance de soi est un cheminement que personne d’autre ne peut parcourir à la place d’un autre, pas même Jésus. Sa tâche consiste à enseigner la direction à prendre.

Celui qui désire accéder à la connaissance de la parole du Christ, se trouve dans l’obligation de s’engager dans la voie d’une recherche personnelle. L’enseignement de Jésus est l’expression de son expérience, de sa gnose.

Dans ce que nous croyons savoir, ce que nous reconnaissons comme une vérité, nous sommes totalement dépendants d’autres. Toute forme de spiritualité suppose un cheminement intérieur. Ce cheminement fait nécessairement partie d’un équilibre mental naturel, qui détermine l’évolution de l’homme. Si nous voulons atteindre une maturité adulte religieuse, nous devons mettre un terme à cette dépendance ! La gnose de Jésus est une connaissance libératrice. Son disciple est un être libéré, qui porte en lui le germe de la vie nouvelle. Jamais ce cheminement ne pourrait entraver la liberté des disciples, ni être la cause de confrontations. La gnose n’a que faire du savoir, car elle ne peut être transmise par une autorité. Toute conviction de détenir une vérité s’oppose à la première invitation que nous propose Jésus : que celui qui cherche ne cesse de chercher…

En plus, l’engagement dans une voie de recherche personnelle est un cheminement bien plus exigeant que l’acceptation de prescriptions religieuses !

L'Évangile de Thomas pourrait se résumer en cette phrase : « si vous faites ressortir ce qui est en vous, ce qui est en vous vous sauvera, mais si vous ne le faites pas, ce qui est en vous vous détruira ». Si on peut ramener à la surface ce qui est en soi, ce qui est inhérent à l'être humain, alors on peut accéder à Dieu. Il faut donc faire usage de son intelligence, discerner ce qui est le plus précieux, sans se soucier pas des valeurs mineures… Cela peut se faire par l’ouverture de l’esprit, par le développement du sens critique, afin d’établir une juste échelle de valeurs. Ce qui est périssable ne peut avoir qu’une valeur périssable…

Cet évangile met l'accent sur la démarche individuelle, sur le Royaume intérieur « qui est déjà là mais que les hommes ne voient pas ». Par là, il rejoint les grands enseignements de l'Orient. Jésus exhorte à une recherche d’une connaissance de soi, à une mise en question des idées et des convictions et à cultiver le sens du discernement.

Ainsi il nous confronte à la fois à notre liberté personnelle et à notre responsabilité individuelle. La rédemption réside dans un cheminement que chacun doit accomplir dans « la solitude de sa nudité intérieure » par un réelle prise de conscience : « Dans cette voie il importe, non pas que vous me cherchiez moi, mais que vous vous cherchiez vous-mêmes »… La réalité religieuse concerne la vie, une route à parcourir, dont le but est d’aboutir à une juste connaissance, la vérité. Route, vérité, vie : voilà des paroles « officielles » de Jésus [10].

Comme dans les évangiles canoniques, Jésus viendra comme un voleur pour établir le Royaume [11] de Dieu. Ce Royaume est « en dehors de vous », mais surtout « au dedans de vous ». Dès lors, les enseignements qui sont donnés ont trait au Royaume et à ses richesses. Pour découvrir le Royaume, la Vie , il faut pratiquer les préceptes rassemblés dans l'évangile selon Thomas. Le point de vue ascétique est très accentué. Il faut renoncer aux biens matériels et à tout ce qui est la chair.

Dans l’évangile selon Thomas, jamais Jésus ne se différencie des autres hommes. Ce qui lui est possible est également donné à tous de le réaliser. Mais dans ce cas il ne serait pas plus divin que les autres hommes, à moins qu’ils soient tous aussi divins que lui ! Jésus est Un avec Dieu, qui est source absolue. Quiconque est un avec lui demeure en Dieu. « Qui demeure dans la source ne peut garder l’eau pour soi, ne peut en cacher la lumière ». La finalité d’une connaissance est de servir, celle de l’amour est de se donner… La tache du disciple, qui est devenu lumineux, est de rayonner la lumière. Qui n’est pas réceptif à la lumière, demeure dans les ténèbres et ne peut donc rayonner…

Dans la tradition chrétienne le divin nous est présenté sous la forme d’une trinité : Dieu le Père, le Christ comme son Fils unique et l’Esprit Saint, l’inspirateur divin de l’homme. Ils sont distingués tout en étant un seul. Ceci constitue un mystère qui présente une sorte de « structure divine»… Dans cette structure, Jésus est élevé au statut divin, bien qu’il ne se soit jamais présenté lui-même comme fils de Dieu. Ceux qui croyaient reconnaître en lui un « fils de Dieu » étaient réprimandés par lui.

La conception trinitaire de Thomas implique que le lien intérieur, dont témoigne Jésus, est le propre de chaque homme. Chaque être humain est, dans une union spirituelle, enfant du Père. L’enseignement le plus troublant et le plus passionnant dans le témoignage de Thomas est que chaque être peut avoir accès à l’expérience qui est celle de Jésus.

Voici quelques paroles attribuées à Jésus, extraites de l' Évangile selon Thomas.

Et il a dit: « Celui qui parvient à l'interprétation de ces paroles ne goûtera point la mort ! »

Jésus dit : Si ceux qui vous guident vous disent : « Voici, le royaume est dans le ciel », alors les oiseaux du ciel y seront avant vous. S'ils vous disent : « Il est dans la mer », alors les poissons y seront avant vous. Mais le Royaume est au dedans de vous et il est en dehors de vous.

Quand vous vous connaîtrez, alors vous serez connus, et vous saurez que vous êtes les fils du Père qui est vivant. Mais si vous ne vous connaissez pas, alors vous êtes dans la pauvreté et vous êtes la pauvreté.

Jésus a dit : Connais ce qui est en face de ton visage et ce qui t'est caché se révélera à toi. Car il n'y a rien de caché qui ne sera manifesté.

Jésus a dit : Soyez, vous, comme des passants !

Jésus a dit : Si tous sont l'un avec l'autre en paix dans la même maison, ils diront à la montagne : Déplace-toi et elle se déplacera.

Jésus a dit : Heureux l’homme qui a souffert, il a trouvé la Vie.

Jésus a dit : Celui qui connaît le Tout, étant privé de soi-même, est privé du Tout.

Jésus a dit : Celui qui est près de moi est près du feu, et celui qui est loin de moi est loin du Royaume.

Jésus a dit : Celui qui a trouvé le monde et est devenu riche, qu'il renonce au monde !

Ses disciples lui dirent : Le Royaume, quel jour viendra-t-il ? - Il ne viendra pas quand on l'attendra. On ne dira pas : Voici, il est ici ! ou : Voyez, il est là ! mais le Royaume du Père est répandu sur la terre et les hommes ne le voient pas


[1] Paroles qui ne sont pas bavardes mais qui sont autant d’énigmes, petites phrases qui semblent manquer de sens mais qui peuvent provoquer un silence… une interrogation.

[2] La transmission d’une connaissance donne lieu à une déformation du message original. C’est le cas du témoignage de Jésus. Comment ses paroles ont-elles été perçues par ses disciples ? Comment ont-elles ensuite été transmises par des évangélistes ? Quelles interprétations ces écrits ont-ils subies au fil des rédactions successives et de leurs transcriptions ?

[3] ou les auteurs qui se mettent sous la protection de cet apôtre

[4] Le sens de « paroles secrètes » peut prêter à discussion. Comme la connaissance, dont témoigne Jésus, est d'un ordre spirituel et donc difficilement communicable, il fait souvent appel à un langage imagé : sa connaissance est cachée dans l'image. La traduction par paroles secrètes nous semble toutefois inappropriée. Elle pourrait impliquer que le message de Jésus est ésotérique et qu'il ne s'adresse qu'à des personnes initiées. Son enseignement est universel et destiné à chacun de nous.

[5] Didyme Judas Thomas. Didyme signifie jumeaux en grec. Judas était un prénom fort commun à l’époque. Thomas signifie également jumeau, mais en araméen. Ce double dénominatif réfère vraisemblablement au lien spirituel unissant Jésus à son disciple. Chaque disciple sera pareil à son maître est une parole de Jésus dans l’évangile de Luc. (Lc 6. 40) Thomas nous est surtout connu par l’évangile de Jean. Le dénominatif Didyme lui est accordé dans Jn 11. 16 et 21. 2

[6] Il n'a ni cadre narratif ni plan didactique. Il suppose l'histoire évangélique connue des lecteurs. Certaines des paroles qu'il renferme se trouvent plus ou moins exactement dans nos évangiles canoniques, d'autres proviennent d'apocryphes plus ou moins anciens

[7] Par ailleurs, seuls le Père et le Fils sont nommés, l'Esprit Saint n'est mentionné qu'une seule fois. Jésus est bien le Jésus historique, mais il est surtout le Ressuscité, omniscient, invisible, partout présent, il est fait allusion à la Passion , à la Mort de Jésus, mais comme à des épisodes révolus.

[8] On pourrait être tenté de prendre à la lettre l'expression « frère jumeau » (Didyme). Il faut prendre avec précaution l'expression et imaginer qu'il s'agit d'un proche affectif de Jésus semblable à lui de par une initiation et des buts communs.

[9] Dans la foi chrétienne l’image dominante de Jésus est celle d’un être habité d’une charité exceptionnelle. Son exemple est précieux pour un grand nombre de personnes. Cette image est toutefois nettement moins présente dans le témoignage que nous a laissé Thomas. Son enseignement y témoigne surtout d’une connaissance particulière, d’une gnose universelle, qui fait de lui, à l’image du Bouddha, un maître exceptionnel dans la perception de la vie

[10] Bouddha, six siècles avant Jésus, avait déjà distingué cheminement religieux et représentation du divin. Et jamais il ne s’est octroyé une connaissance du divin !

[11] L’expression le royaume de Dieu est une expression traditionnelle dans le judaïsme, elle est présente également dans les évangiles canoniques. Le discours de Jésus est comme une symphonie, dans laquelle différents thèmes se rappellent régulièrement à notre attention. La venue du royaume n’est pas un événement perceptible. Le lieu où est Jésus n’est pas non plus un endroit délimité dans l’espace mais une réalité intérieure et donc spirituelle. Ceci fait partie de la vision nouvelle du royaume.

Sources :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Nag_Hammadi

http://fr.wikipedia.org/wiki/%C3%89vangile_selon_Thomas

http://ilm.free.fr/BRANCHE2LABRANCHEPATROLOGIE/apocryphes/evangiles_apocryphes_07.htm

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