(9) L'Âme consciente n'a besoin de rien pour être. Elle est Amour.

"... et nous avons vu qu'il y avait une conscience-force qui se mouvait et qui reliait nos divers états d'être (l'un des premiers résultats du silence mental et de la pacification vitale a même été de séparer cette conscience-force des activités mentales et vitales où elle était habituellement engluée) et nous avons senti que ce courant de force, ou de conscience, était la réalité fondamentale de notre être derrière tous nos états. Mais cette conscience-force est la conscience de quelqu'un. Qui donc est conscient en nous? quel est le centre, le maître? ou sommes-nous simplement les marionnettes de quelque Être universel qui serait notre vrai centre, puisque toutes ces activités mentales, vitales et physiques sont en fait des activités universelles, La vérité est double, et en aucun cas nous ne sommes des marionnettes, sauf quand nous nous obstinons à prendre la personnalité frontale pour nous-même car c'est elle la marionnette. Nous avons un centre individuel, que Sri Aurobindo appelle l'être psychique, et un centre cosmique ou être central. Étape par étape, nous devons retrouver l'un et l'autre, et devenir le Maître de tous nos états. Pour l'instant, nous irons seulement à la découverte de notre centre individuel, le psychique, que d'autres appellent âme.

(...)

Les premières manifestations du psychique sont la joie et l'amour. Une joie qui peut être prodigieusement intense et puissante, mais sans exaltation - tranquille, profonde comme la mer - et sans objet. La joie psychique n'a besoin de rien pour être, elle est; même au fond d'une prison, elle ne peut s'empêcher d'être, car c'est un état, non un sentiment, comme la rivière qui coule et qui est joyeuse partout où elle passe, sur la boue ou les rochers, dans les plaines ou les montagnes. Un amour qui n'est pas le contraire de la haine et qui n'a besoin de rien non plus pour être, il est; il brûle tranquille en tout ce qu'il rencontre, tout ce qu'il voit, tout ce qu'il touche, parce qu'il ne peut s'empêcher d'aimer, c'est son état; rien n'est bas pour lui, ni haut, ni pur, ni impur; sa flamme ne peut être ternie ni sa joie. D'autres signes encore le révèlent : il est léger, rien ne lui pèse, comme si le monde était son jeu; il est invulnérable, rien ne le touche, comme s'il était à jamais au-delà des tragédies, déjà sauvé de tous les accidents; il est le mage, il voit; il est tranquille, tranquille, comme un petit souffle au fond de l'être; vaste comme s'il était la mer pour des millions d'années. Car il est éternel (...) Car il est Dieu en nous.

(...)

Comment ouvrir les portes du psychique? car il est bien caché. Et tout d'abord, il est caché par nos idées, nos sentiments, qui le pillent et le singent sans merci; nous avons tant d'idées sur ce qui est haut et bas, pur et impur, divin et non-divin; tant de petits verrous sentimentaux sur ce qui est aimable et pas aimable, que ce pauvre psychique n'a pas beaucoup de chances de se montrer, la place est déjà prise par cet encombrement; dès qu'il passe le bout du nez, il est aussitôt happé par le vital qui en fait ses brillantes exaltations, ses émotions "divines" et palpitantes, ses amours accaparantes, ses générosités prenantes, son esthétique tapageuse; il est mis en cage par le mental, qui en fait ses idéaux exclusifs, ses philanthropies infaillibles, ses morales cadenassées, et des Églises, d'innombrables Églises qui le mettent en article et en dogme. Où est le psychique là-dedans? il est là, pourtant, divin, patient, qui s'efforce de percer à travers toutes les croûtes et qui se sert de tout, en vérité, tout ce qu'on lui donne ou lui impose - "il fait avec ce qu'il a", comme on dit. Et c'est cela, le gros écueil, précisément, quand il sort de sa cachette, une seconde, il jette une telle gloire sur tout ce qu'il touche, que nous confondons naturellement sa lumineuse vérité avec les circonstances de la révélation. Tel, qui eut la révélation de son psychique, un jour, en écoutant Beethoven, dira : la musique, rien que la musique est vraie et divine ici-bas; tel autre, qui aura senti son âme dans l'immensité de la mer, se fera une religion du grand large; et tel autre dira : mon prophète, ma chapelle, mon évangile. Et chacun bâtit sa construction autour du noyau d'expérience. Mais le psychique est libre, merveilleusement libre de tout! Il n'a besoin de rien pour être, il est l'essence même de la Liberté et se sert de toutes nos petites ou grandes musiques, nos Écritures sublimes ou moins sublimes, pour faire un trou seulement, dans cette cuirasse d'homme, par où il pourra sortir; il prête sa puissance et son amour, sa joie, sa lumière, son irrésistible Vérité ouverte, à toutes nos idées, tous nos sentiments, toutes nos doctrines, parce que c'est la seule chance qu'on lui donne de voir le jour, la seule chose qu'il ait pour s'exprimer, mais du même coup, ces émotions, ces idées, ces doctrines en tirent tout leur aplomb; elles l'accaparent et l'enrobent, elles puisent dans cet élément de pure Vérité, leurs certitudes indiscutables, leur profondeur exclusive, leur universalité à sens unique, et la force même de l'élément de vérité augmente la force de l'élément d'erreur. L'ensevelissement psychique est si complet, finalement, le mélange si parfait, qu'on ne s'y reconnaît plus et que l'on ne peut plus extirper la contrefaçon sans détruire la façon même de la vérité - et le monde va ainsi, accablé de demi-vérités qui sont plus lourdes que des mensonges. La vraie difficulté, peut-être, n'est point de se délivrer du mal, car on sait bien quelle tête il a - pour peu que l'on soit sincère, il n'y résiste pas - mais de se délivrer d'un bien qui est seulement l'envers du mal et qui a pour toujours fermé ses portes sur une parcelle de vérité.

Si l'on veut avoir l'expérience directe du psychique dans sa pureté cristalline, si merveilleusement fraîche, tel qu'il existe irrésistiblement en dehors de tous nos pièges pour l'attraper, en dehors de tout ce qu'on en pense, on en sent, on en dit, il faut faire une transparence en soi - Beethoven, la mer, la chapelle, n'étaient que les instruments de cette transparence -, car c'est toujours la même chose : dès que l'on est clair, la Vérité émerge spontanément, la vision, la joie, tout - tout est là sans qu'on ait besoin de rien faire, parce que la Vérité est la chose la plus naturelle qui soit au monde; c'est le reste qui brouille tout, le mental et le vital avec leurs vibrations désordonnées et leurs complications savantes. Toutes les disciplines spirituelles dignes de ce nom, toutes les tapasyà ne doivent tendre, finalement, qu'à ce point totalement naturel où nous n'avons plus besoin d'effort - l'effort est encore un brouillage, encore un épaississement de l'être. Le chercheur n'essaiera donc pas d'entrer dans le brouillage du mental moral, ni de faire l'impossible tri du bien et du mal pour dégager le psychique, car au demeurant, l'utilité du bien et du mal est intimement liée à leur mutuelle nocivité (mon amant m'a pris ma robe de péché et je la laissai tomber, me réjouissant; puis il enleva ma robe de vertu, mais j'étais plein de honte et m'alarmais, je voulais l'en empêcher. C'est seulement quand il me l'eut arrachée de force, que je vis comme mon âme m'avait été cachée), simplement, il s'efforcera de tout décanter dans le silence, parce que le silence est propre en soi, c'est une eau lustrale. "N'essayez pas de laver une à une les taches de la robe, disait une très ancienne tradition chaldéenne, changez-la tout entière." C'est ce que Sri Aurobindo appelle un changement de conscience. Dans cette transparence, en effet, les vieux plis de l'être se déferont tranquillement et nous sentirons une autre position de la conscience - pas une position  intellectuelle, un centre de gravité. À hauteur du cœur, mais plus profond que le centre vital du cœur (qui justement recouvre le psychique et le copie), nous sentirons une zone de concentration plus intense que les autres et qui est comme leur point de convergence - c'est le centre psychique. Déjà, nous avions senti un courant de conscience-force se former en nous, s'individualiser, circuler dans le corps et devenir de plus en plus intense à mesure qu'il se dégageait de ses activités mentales et vitales, mais en même temps quelque chose s'allume au centre, comme un feu - Agni. C'est le vrai je en nous. Nous disons que nous avons "besoin de connaître", "besoin d'aimer", mais qui a vraiment besoin en nous? pas le petit ego, bien sûr, si satisfait de lui-même, ni le bonhomme mental qui tourne en rond, ni le bonhomme vital qui cherche à prendre et encore prendre, mais derrière il y a ce feu qui ne lâche pas, c'est lui qui a besoin, parce qu'il se souvient  d'autre chose. On dit "présence" mais c'est plutôt comme une absence poignante, comme un trou vivant que l'on porte dedans et qui chauffe, qui brûle, qui pousse de plus en plus, et qui finit par devenir réel et seulement réel dans un monde où l'on se demande si les hommes vivent ou font semblant. C'est le moi de feu, le seul vrai moi au monde, la seule chose qui ne croule pas : "Un être conscient est au centre du moi, qui gouverne le passé et le futur, il est comme un feu sans fumée... cela, il faut le dégager avec patience de son propre corps", dit l'Upanishad. C'est lui "l'enfant enfermé dans la caverne secrète", dont parle le Rig-véda (V.2.1), "le fils du ciel par le corps de la terre" (III.25.1), "lui qui est éveillé dans ceux qui dorment". "Il est là, au milieu de la demeure" (Rig-Véda I.23.14). C'est le Centre, le Maître, le lieu où tout communique :

         "Un espace ensoleillé où tout est à jamais connu."

Si nous avons senti ce Soleil dedans, cette flamme, cette vie vivante - il y a tant de vies mortes - fût-ce une seconde dans une existence, tout est changé, c'est un souvenir devant lequel tous les autres sont pâles. C'est le Souvenir. Et si nous sommes fidèles à cet Agni qui brûle, il grandira de plus en plus comme un être vivant dans notre chair, comme un besoin inlassable. (...) 

SRI AUROBINDO ou l'aventure de la conscience     Satprem   (p.101-109)

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Commentaire de Anne le 24 février 2015 à 9:39

L’Âme consciente n’a besoin de rien pour être. Elle est Amour.
L’Âme est le “Centre individuel” de notre être, “l’être psychique ” - “une zone  de concentration plus intense que les autres.”
L’Âme se manifeste par l’état de Joie et d’Amour. Elle est Lumière.
Ce Centre est bien caché, par les idées du mental, les sentiments du vital, prisonniers “d’idéaux”. Il est “l’essence même de la Liberté”, d’une “lumineuse Vérité”. C’est le Maître, le Je Suis, Conscient, spontané, hors du voile des pensées, des sentiments de jugement, de morale.

Toutes les difficultés  personnelles sont l’histoire d’une lente extirpation de tous les mélanges mentaux et vitaux.”
La vraie difficulté, peut-être, n'est point de se délivrer du mal, car on sait bien quelle tête il a - pour peu que l'on soit sincère, il n'y résiste pas - mais de se délivrer d'un bien qui est seulement l'envers du mal et qui a pour toujours fermé ses portes sur une parcelle de vérité.”
“C'est le moi de feu, le seul vrai moi au monde, la seule chose qui ne croule pas .”
C’est l’Amour invulnérable. 

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