Découvrir l'Unité sur Terre en Spiritualisant la Matière par la Conscience Supramentale

Il est bien difficile de définir en termes mentaux, la conscience supramentale, qui est non-mentale par définition et échappe à toutes nos lois et perspectives tridimensionnelles. Peut-être est-ce le mot qui nous trompe; il ne s'agit pas d'un sommet de la conscience humaine, mais d'une autre conscience. Nous pouvons tenter quelques approximations et distinguer deux aspects, de conscience ou de vision et de pouvoir, mais déjà nous tombons dans la trappe mentale, car ce sont deux aspects indissolubles - c'est une conscience qui peut, une vision active. Si souvent, quand la Mère ou Sri Aurobindo essayent de dire leur expérience, nous pouvons entendre leurs réflexions se faire écho, en anglais et en français : Il faudrait une autre langue, another language.

Vision supramentale

C'est une vision globale. Le mental découpe des petits morceaux qu'il oppose les uns aux autres; le surmental relie tout dans un seul faisceau, mais son faisceau n'aboutit qu'à un point, et il voit tout de son propre point de vue; il est unitaire et universel par exclusion des autres angles ou par annexion. Le Supramental voit non seulement le monde entier des choses et des êtres dans une vision unique, qui relie tous les faisceaux sans rien opposer, mais il voit le point de vue de chaque chose, chaque être, chaque force - c'est une rondeur de vue qui n'aboutit pas à un point central, mais à des myriades de points : 

"Un unique regard innombrable"

"L'être supramental ne voit pas les choses de plain-pied, entouré par la jungle des faits et des phénomènes présents, mais d'au-dessus; pas du dehors, d'après les surfaces, mais du dedans et de la vérité de leur propre centre." On ne peut donc rien comprendre au Supramental si l'on ne se réfère constamment à une autre dimension. Mais on peut comprendre que c'est la vision même de la Sagesse, parce que chaque chose, chaque être, chaque force ici-bas, tend à un absolu, qu'il exprime, plus ou moins mal et souvent d'une façon tout à fait pervertie, mais, à travers toutes ses erreurs et ses perversions, il obéit à une loi intime qui le pousse vers cette vérité unique de son être - il n'est pas jusqu'aux feuilles d'un même arbre qui ne soient uniques. S'il n'y avait pas cet absolu au centre de chacun de nous, nous nous écroulerions. C'est pour cela aussi que nous sommes tellement attachés à nos petitesses et nos erreurs, parce que nous sentons bien la vérité qui est derrière et qui grandit derrière, comme "protégée" dit Sri Aurobindo, par cette petitesse même et tous ses trébuchements. Si nous attrapions du premier coup la vérité totale, nous en ferions un gnome à notre image présente! La vérité n'est pas une question de pensée ou de bonne conduite - encore que ce soient des étapes sur le chemin - mais une question d'étendue d'être, et notre croissance est lente et difficile. "Erreurs, mensonges, faux-pas! s'écrient-ils. Comme Tes erreurs sont belles et lumineuses, ô Seigneur! Tes mensonges gardent vivante la Vérité, par tes faux-pas, le monde se perfectionne." Mais le mental, qui voit tout juste la surface présente des choses, voudrait rectifier tout ce qui dépasse, purifier par le vide et réduire son monde à une vérité uniforme, bien pensante et bien honnête. (...)

La conscience supramentale saisit non seulement tous les points de vue, mais les forces profondes qui sont à l'œuvre derrière chaque chose et la vérité de chaque centre - c'est une "Conscience de Vérité" - et parce qu'elle voit tout, elle a le Pouvoir; il y a là une concordance automatique. Si nous ne pouvons pas, c'est que nous ne voyons pas. Voir et voir totalement, c'est nécessairement pouvoir. Mais le pouvoir supramental n'obéit pas à notre logique et à notre morale, il voit loin dans l'espace et dans le temps; il ne cherche pas à trancher le mal pour sauver le bien, il n'opère pas à coups de miracles; il dégage le bien qui est dans le mal et applique sa force et sa lumière sur la moitié d'ombre afin qu'elle consente à sa moitié de lumière. Son premier effet immédiat, où qu'elle s'applique, est de faire jaillir la crise, c'est-à-dire de mettre l'ombre en face de sa propre lumière; c'est un formidable ferment évolutif. 

(...)

"Pour le sens supramental, rien n'est vraiment "fini", séparé; fondamentalement, c'est le sentiment que tout est en chaque chose et que chaque chose est en tout; il n'y a plus de murs de limitation; c'est un sens océanique et subtil où chaque connaissance sensorielle particulière, chaque sensation est comme une vague ou un mouvement, ou un poudroiement, ou une goutte qui, pourtant, est une concentration de l'océan tout entier et inséparable de l'océan... C'est comme si l'œil du poète ou de l'artiste avait remplacé la vision banale ordinaire, qui ne voit rien - mais un œil singulièrement spiritualisé et glorifié - comme si, vraiment, c'était la vision du Poète divin suprême à laquelle nous participions et qu'il nous était donné la pleine vue de Sa vérité et de Ses intentions dans Sa figuration de l'univers, et de chaque chose dans l'univers. C'est une intensité sans limite, qui fait de tout ce que l'on voit, la révélation d'une gloire de qualité, d'idée, de forme et de couleur. L'œil physique lui-même semble contenir un esprit et une conscience qui voient non seulement l'aspect physique de l'objet, mais l'âme de la qualité qui est en lui, la vibration d'énergie, la lumière, la force, la substance spirituelle dont il est fait... En même temps, il y a un changement subtil et l'on voit dans une sorte de quatrième dimension, qui se caractérise par une certaine intériorité; on voit non seulement les surfaces et la forme extérieure, mais ce qui informe la forme et s'étend subtilement autour d'elle. L'objet matériel devient différent de ce que nous le voyons maintenant; ce n'est plus un objet séparé qui se détache sur un fond, au milieu du reste de la Nature, mais une partie indivisible de l'unité totale, et même, d'une façon subtile, une expression de l'unité de tout ce que l'on voit. Et cette unité... est celle de l'identité de l'Éternel, l'unité de l'Esprit. Car, pour la vision supramentale, le monde matériel, l'espace et les objets matériels cessent d'être matériels au sens où ils le sont maintenant de par le seul témoignage de nos organes physiques limités; ils apparaissent comme l'Esprit Lui-même, et sont vus comme l'Esprit Lui-même dans une forme de Lui-même et dans une extension consciente."

Vision globale, vision indivise, et aussi vision éternelle. C'est la conquête du temps. Si la conscience surmentale voyait de "larges extensions d'espace et de temps", la conscience supramentale enveloppe les trois temps; elle "relie passé, présent, futur, et leurs connexions indivisibles, dans une seule carte de connaissance continue, côte à côte." *

(...)

Ainsi, le Transcendant n'est pas ailleurs hors du monde; Il est partout ici-bas, à la fois totalement dedans et totalement dehors. La conscience supramentale, de même, est totalement dans le monde et totalement hors du monde; elle est dans le Silence éternel et au milieu de tous les vacarmes; elle est sise sur le Roc inébranlable et au cœur du courant. Et c'est pourquoi elle peut vraiment jouir de la vie et être le maître de la vie, parce que si nous sommes exclusivement dans le courant, il n'est pas de paix ni de maîtrise pour nous; nous sommes emportés comme un fétu. Il est possible de deviner un peu ce qu'est cette expérience supramentale si l'on se réfère simplement aux toutes petites premières expériences du début du yoga. On s'aperçoit très vite, en effet, qu'il suffit de faire un pas en arrière dans sa conscience, juste un petit mouvement de retrait, et l'on entre dans une étendue de silence par-derrière. Comme s'il y avait un coin de notre être qui avait les yeux à jamais fixés sur un grand Nord tout blanc. Le vacarme est là dehors, la souffrance, les problèmes, et on fait un léger mouvement intérieur, comme pour franchir un seuil, et, tout d'un coup, on est en dehors (ou en dedans?) à mille lieues et plus rien n'a d'importance", on est sur des neiges de velours. L'expérience finit par acquérir tant d'agilité, si l'on peut dire, qu'en plein milieu des activités les plus absorbantes, dans la rue, quand on discute, quand on travaille, on plonge au-dedans (ou en dehors?) et plus rien n'existe, qu'un sourire - il suffit d'une fraction de seconde. Alors on commence à connaître la Paix; on a un Refuge inexpugnable partout, en toutes circonstances. Et on perçoit de plus en plus tangiblement que ce Silence n'est pas seulement au-dedans, en soi; il est partout, il est comme la substance profonde de l'univers, comme si toute chose se détachait sur ce fond, venait de là, retournait là. (...)

Et pour le Supramental, il n'y a plus de "passage", plus de "seuil" à franchir; on ne passe pas d'un état à un autre, du Silence au vacarme, du Dedans au dehors, du Divin au non-divin - les deux sont fondus dans une expérience unique : le Silence qui est en dehors de tout et le Devenir qui coule partout; l'un ne nie pas l'autre, l'un "ne peut pas être sans l'autre". Car si le Silence suprême ne pouvait pas contenir le contraire du Silence, ce ne serait pas un Infini.

(...)

L'évolution n'a d'autre but que de retrouver tout en bas, cette totalité d'en haut, c'est de découvrir sur la terre, au milieu même des dualités et des contradictions les plus poignantes, l'Unité suprême, l'Infinitude suprême, la joie suprême - Ânanda. C'est pour trouver ce secret que nous avons été tirés en bas chaque fois que nous faisions un pas en haut.

* On peut faire un rapprochement bien intéressant avec la théorie de la relativité. D'après Einstein, plus on s'approcherait de la vitesse de la lumière, plus le temps tendrait à ralentir et plus les longueurs tendraient à raccourcir. À la vitesse de la lumière, nos pendules s'arrêteraient et nos mètres s'aplatiraient; La conscience supramentale, qui est la Lumière même, est aussi la conquête du temps. Entre la lumière des physiciens et celle du voyant, il y a peut-être moins de différence qu'on le pense.

SRI AUROBINDO ou L'aventure de la conscience     Satprem   (p. 276-281  p.284-286)

(la 2° édition de ce livre a été écrite en 1970)

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