(5) "Il n'y a qu'une Force au monde, un seul courant unique qui passe en nous et en toute chose." Un courant d'Énergie, de Joie.

En découvrant la conscience, nous avons découvert que c'était une force. Le fait remarquable, même, est que l'on commence par percevoir un courant ou une force intérieure, avant de s'apercevoir que c'est une conscience. La conscience est une force, conscience-force, dit Sri Aurobindo, car, en vérité, les deux termes sont inséparables et convertibles l'un en l'autre. La sagesse ancienne de l'Inde connaissait bien ce fait et ne parlait jamais de conscience, Chit, sans y adjoindre le terme Agni, chaleur, flamme, énergie, Chit-Agni (parfois, elle emploie aussi le mot Tapas, qui est synonyme d'Agni : Chit-Tapas). Le mot sanscrit qui désigne les diverses disciplines spirituelles ou yoguiques est tapasyâ, c'est-à-dire ce qui produit de la chaleur ou de l'énergie, ou plus exactement de la conscience-chaleur ou de la conscience-énergie. Et cet Agni, ou Chit-Agni, est le même partout. Nous parlons de Force descendante ou de Force ascendante, ou de force intérieure, ou nous disons la force mentale, la force vitale, la force matérielle, mais il n'y a pas trente-six forces - il n'y a qu'une Force au monde, un seul courant unique qui passe en nous et en toute chose, et qui, suivant le niveau auquel il opère, se revêt d'une substance ou d'une autre. Notre courant électrique peut éclairer un tabernacle ou un bouge, une salle d'étude, un réfectoire, et il ne cesse pas d'être le même courant, encore qu'il éclaire des objets différents. De même, cette Force ou cette Chaleur, Agni, ne cesse pas d'être la même, qu'elle anime ou éclaire notre retraite intérieure, notre usine mentale, notre théâtre vital ou notre antre matériel; de niveau en niveau elle se revêt d'une lumière plus ou moins intense et de vibrations plus ou moins lourdes - supraconscientes, mentales, vitales, matérielles - mais c'est elle qui relie tout, anime tout; elle, la substance fondamentale de l'univers : Conscience-ForceChit-Agni.

S'il est vrai que la conscience est une force, inversement la force est une conscience et toutes les forces sont conscientes. La Force universelle est une Conscience universelle. C'est ce que découvre le chercheur. Quand il a pris contact avec ce courant de conscience-force en lui, il peut se brancher sur n'importe quel niveau de l'universelle réalité, n'importe quel point et percevoir, comprendre la conscience qui est là, ou même agir sur elle, parce que c'est partout le même courant de conscience avec des modalités vibratoires différentes, dans la plante et dans les réflexions du mental humain, dans le supraconscient lumineux et dans l'instinct de la bête, dans le métal ou dans nos méditations profondes. Si le morceau de bois était inconscient, le yogi n'aurait pas le pouvoir de le déplacer par sa concentration, parce qu'il n'aurait aucun point de contact avec lui. Si un seul point de l'univers était totalement inconscient, l'univers entier serait totalement inconscient, parce qu'il ne peut pas y avoir deux choses. Einstein nous a appris, et c'est vraiment la grande découverte, que Matière et Énergie sont convertibles l'un et l'autre : E=mc2, la Matière est de l'Énergie condensée. Il nous reste à découvrir pratiquement que cette Énergie ou cette Force est une Conscience, et que la Matière, elle aussi, est une forme de conscience, comme le Mental est une forme de conscience, comme le Vital ou le Supraconscient sont d'autres formes de conscience. Quand nous aurons trouvé ce Secret, la conscience dans la force, nous aurons la vraie maîtrise des énergies matérielles - une maîtrise directe. Mais nous ne faisons que redécouvrir de très anciennes vérités; il y a quatre mille ans, les Upanishads savaient déjà que la Matière est de l'Énergie condensée, ou, plutôt, de la Conscience-Énergie condensée : "Par l'énergie de la conscience, Brahman s'est massé; de cela la Matière est née, et de la Matière, la Vie, le Mental et les mondes" (Mundaka Upanishad,I.1.8).

Et tout est Conscience ici-bas, parce que tout est l'Être ou Esprit. Tout est Chit, parce que tout est Sat - Sat-Chit- à divers niveaux de Sa propre manifestation. L'histoire de notre évolution terrestre, finalement, est l'histoire d'une lente conversion de la Force en Conscience, ou, plus exactement, un lent rappel à la mémoire de soi, de cette Conscience engloutie dans sa Force. Aux premiers stades de l'évolution, la conscience de l'atome, par exemple, est absorbée dans son tourbillonnement, comme la conscience de l'artisan est absorbée dans la pièce qu'il façonne, oublieuse de tout le reste, comme la plante est absorbée dans sa fonction chlorophyllienne, comme notre propre conscience est absorbée dans un livre, un désir, oublieuse de tous les autres niveaux de sa propre réalité. Tout le progrès évolutif, en fin de compte, se mesure à la capacité de dégagement ou de décrochage de l'élément conscience hors de son élément force - c'est ce que nous avons appelé l'individualisation de la conscience. Au stade spirituel ou yoguique de notre évolution, la conscience est totalement dégagée, dégluée de ses tourbillonnements mentaux, vitaux, physiques et maîtresse d'elle-même, capable de parcourir toute la gamme des vibrations de conscience, de l'atome à l'Esprit; la Force est devenue totalement Conscience, elle s'est totalement souvenue de soi. Et se souvenir de soi, c'est se souvenir de tout, parce que c'est l'Esprit en nous qui se souvient de l'Esprit partout.

Simultanément, à mesure que la Force recouvre sa Conscience, elle recouvre la maîtrise de sa force et de toutes les forces; car être conscient, c'est pouvoir. L'atome qui tournoie ou l'homme qui suit la ronde biologique et qui peine dans son usine mentale, n'est pas le maître de sa force mentale, vitale ou atomique; il tourne, il tourne; tandis qu'au stade conscient, nous sommes dégagé et maître; alors nous vérifions tangiblement que la conscience est une force, une substance, que l'on peut manipuler comme d'autres manipulent des oxydes ou des champs électriques : "Si l'on commence à percevoir la conscience intérieure, dit Sri Aurobindo, on peut en faire toutes sortes de choses : l'envoyer à l'extérieur sous forme de courant de force, tracer un cercle ou un mur de conscience autour de soi, diriger une idée pour qu'elle entre dans la tête de quelqu'un en Amérique, etc." Il expliquait encore : "Que cette force puisse avoir des résultats tangibles tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, est le sens même de la conscience yoguique... Si nous n'avions pas fait des milliers d'expériences prouvant que le Pouvoir dedans peut modifier le mental, développer ses capacités, en ajouter de nouvelles, découvrir de nouvelles strates de conscience, maîtriser les mouvements du vital, changer le caractère, influencer les hommes et les choses, avoir de l'autorité sur le fonctionnement et l'état du corps, modifier les événements... nous n'en parlerions pas comme nous le faisons. En outre, ce n'est pas seulement par ses résultats, mais dans ses mouvements mêmes que la Force est tangible et concrète. Quand je parle de "sentir la Force ou le  Pouvoir", je ne veux pas dire simplement en avoir un vague sentiment, mais la sentir concrètement et, par conséquent, être capable de la diriger, de la manipuler, de surveiller ses mouvements, d'être conscient de sa masse et de son intensité, et de même pour toutes les autres forces qui peuvent s'opposer à elle. À un stade ultérieur, nous verrons que la Conscience peut agir sur la Matière et la transformer. Cette ultime conversion de la Matière en Conscience, et peut-être même, un jour, de la Conscience en Matière, est l'objet du yoga supramental dont nous reparlerons plus tard. Mais il y a bien des degrés du développement de la conscience-force, depuis le chercheur ou l'aspirant qui s'éveille tout juste à la poussée dedans, jusqu'au yogi; et même parmi ceux-ci, il y a bien des échelons - c'est ici que la vraie hiérarchie commence.

Il est une ultime équivalence. Non seulement la conscience est force, non seulement la conscience est être, mais la conscience est joie, Ânanda - Conscience-joie, Chit-Ânanda; Être conscient, c'est la joie. Quand on a dégagé la conscience des mille vibrations mentales, vitales, physiques qui l'absorbent, on découvre la joie. Tout l'être est comme empli d'une masse de force vivante ("comme un pilier bien formé", dit le Rig-Véda,V.45.2), cristalline, sans mouvement, sans objet - conscience pure, force pure, joie pure, parce que c'est la même chose -, une joie solide, une substance" de joie, vaste, paisible, qui semble n'avoir ni commencement ni fin ni cause, qui semble être partout aussi, dans les choses, dans les êtres, leur fondation secrète et leur secret besoin de grandir - personne ne veut quitter la vie, parce qu'elle est là partout. Qui n'a besoin de rien pour être, elle est, irréfutablement, comme un roc à travers tous les temps, tous les lieux, comme un sourire derrière et partout. Toute l'Énigme de l'univers est là. Il n'y en a pas d'autre. Un sourire imperceptible, un rien qui est tout. Et toute cette joie, parce que tout est l'Esprit qui est joie, Sat-Chit-Ànanda, Existence-Conscience-Joie, triade éternelle qui est l'univers et que nous sommes, secret que nous devons découvrir et vivre à travers le long voyage évolutif : "De la joie tous ces êtres sont nés, par la joie ils existent et grandissent; à la joie ils retournent" (Taïttiriya Upanishad III.6).

 

Extrait de   SRI AUROBINDO ou L'aventure de la conscience        Satprem     p. 75-80

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Commentaire de Pascal Cadart le 5 mars 2014 à 19:06

Indirectement Swami Satchidananda a été mon premier maître. Ma prof de yoga l'avait rencontré et elle avait ramené des cassettes de son enseignement traduites en français. Et je les ai écoutées pendant très longtemps.

Ce texte me rappelle ces souvenirs. Il avait une très grande maîtrise. Reçu par les russes en hiver, il est resté pieds nus en sandale avec son unique vêtement de toile. Au Russe qui voulait lui proposer un vêtement de fourrure, il lui a dit: "je vous remercie, mais je me réchauffe intérieurement."

Merci aussi pour ce texte qui nous dit que la conscience est joie. Je fais très souvent faire une retraite au Foyer de la charité de la Roche d'Or à Besançon, et leur devise est: "Là où il y a le plus de joie, c'est là où il y a le plus de vérité." Paul Claudel.

C'est étonnant ce texte qui arrive juste après que j'ai parlé de synchronicité dans "État de conscience modifié".

Que le meilleur soit!

 

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