Pourquoi nos relations se dégradent-elles ?

Pourquoi nos relations se dégradent-elles ?

 

Beaucoup de relations se dégradent. C’est un fait. Il est tellement courant que c’en est devenu banal… Et pourtant. Pourquoi tant de relations fondées, au départ, sur de « bonnes relations » finissent-elles par se dégrader en conflits, tensions, frustrations, séparations, ruptures, licenciements ? Par quel mécanisme insidieux et invisible nos relations s’abîment-elles ? Est-il possible, malgré tout, de reconstruire nos relations ? Ce sont les trois questions auxquelles tentera de répondre cet article… 

Pour répondre à cette première question, il est nécessaire de remonter au fondement même de la plupart de nos comportements. Autrement dit, d’où vient le fait que nous agissions comme nous le faisons ? La réponse tient en un mot : de la peur. En effet, le moment de notre naissance nous a plongés dans un traumatisme qui, depuis lors, nous hante et nous conditionne… 

La naissance est loin d’être l’événement heureux que l’on imagine avec un certain romantisme, de notre point de vue d’adultes. L’être qui s’incarne quitte un monde chaud, protecteur, relativement constant (en température, en nourriture, en niveau sonore, en lumière) pour être projeté dans un univers inconnu, agressant, en permanent changement. Il perd la fusion avec la mère et se retrouve dans un espace beaucoup plus vaste, où il se sent seul, la plupart du temps. Ce passage du monde intra-utérin vers l’au-delà (le monde des êtres incarnés) est vécue comme une perte, c’est-à-dire comme une mort. Et cet événement est associé à de la souffrance, à de la douleur… Ainsi, nous avons inscrit au plus profond de nos cellules l’équation suivante :

 

Naître = passer dans l’au-delà = mourir = perdre (la fusion) = changer = souffrir

 

Depuis ce moment initial, nous avons tout mis en œuvre pour ne plus revivre cette souffrance. Nous avons donc mis en place une multitude de stratégies inconscientes pour éviter la souffrance provoquée par le changement, lui-même synonyme de perte et de mort… L’intention inconsciente de la plupart de nos comportements n’est pas d’atteindre nos objectifs, de construire la relation, de respecter l’autre ou de nous faire respecter… L’intention permanente, prioritaire de nos comportements est d’éviter les conflits pour ne pas perdre la relation ; elle est d’éviter de se remettre en question pour ne pas perdre l’image que nous donnons de nous-mêmes ; elle est de tout faire pour ne pas perdre le contrôle sur les événements. La peur de perdre ou de mourir domine la plupart de nos comportements, mais nous n’en sommes pas conscients… Nous avons encore l’illusion d’être libres, l’illusion de pouvoir choisir en conscience nos actes, l’illusion que la peur nous est étrangère… Alors que depuis longtemps, la peur du changement, de la mort et de la perte est aux commandes de notre existence…

 

Comment nos relations se dégradent-elles en jeux de pouvoir ?

Comment cette angoisse fondamentale se manifeste-t-elle dans nos comportements ? Et quelles conséquences a-t-elle sur nos relations ? Autant le dire tout de suite : les conséquences sont innombrables. Ce sont elles qui définissent ce que l’on pourrait appeler la condition humaine, avec tout son chapelet de névroses, de maladies, de misère et de guerres… Dans le domaine des relations interpersonnelles, retenons quatre conséquences principales.

 

1. La distorsion entre le message explicite et le message implicite.

Par peur du conflit et de la rupture, nous n’allons dire ni ce que nous pensons, ni ce que nous ressentons, ni ce que nous voulons, ni ce que nous ne voulons pas. Si vous entendez : « Il y a, dans vos tableaux, une recherche certaine qui m’échappe peut-être un peu, mais que je trouve tout à fait intéressante » (ceci est le message exprimé, explicite), comprenez que votre interlocuteur n’apprécie pas du tout votre œuvre (message sous-entendu, implicite)…

Parfois, cette distorsion est beaucoup plus subtile. Une phrase comme « Je trouve cela inacceptable » cache très souvent des sentiments non exprimés : « Je suis très fâché »… Ou encore des énoncés du type : « J’ai un gros problème, je ne sais pas quoi faire avec mes enfants ce soir » sous-entendent tellement bien un « Veux-tu garder mes enfants ce soir ? » que nous ne sommes même plus conscients de cette distorsion. Il est vrai que c’est le message non-dit qui est souvent le plus fortement perçu par l’interlocuteur…

L’avantage d’une telle distorsion ? Dans tous les cas, je ne suis pas confronté à la réalité… En effet, si mon message passe et est correctement interprété par mon interlocuteur, la réponse favorable obtenue ne résulte pas de mon initiative (je n’ai effectivement rien dit de tel ou rien demandé), mais bien de la sienne… Si mon message ne passe pas, si je n’obtiens pas satisfaction, je pourrai toujours prétendre que je n’attendais rien… Nous retrouvons donc bien cette angoisse d’être confronté à la perte (de la relation ou de l’image de soi)…

 

2. La non prise de responsabilité de sa propre réalité.

Une deuxième conséquence de l’angoisse liée au changement et à la perte se manifeste dans le fait que, très rarement, nous prenons réellement la responsabilité de notre réalité dans notre façon d’agir ou de parler… Nous préférons souvent dire : « Il faudrait penser à sortir les poubelles ce soir » ou encore « On devrait faire ceci »… plutôt que dire : « Je te demande de sortir les poubelles ou de faire ceci… ». Plus caractéristique encore, les phrases du type : « Tu n’as pas envie d’aller au cinéma ce soir ? » plutôt que « J’ai envie d’aller au cinéma. M’accompagnes-tu ? ».

Quand nous sommes pris en défaut, nous prenons rarement la responsabilité de nos actes en nous justifiant, en niant les faits, en les atténuant, en les relativisant. En cas de problème relationnel, notre première tendance est de souvent rejeter la responsabilité sur l’autre, sur un tiers absent. Quand nous devons exprimer notre mécontentement à quelqu’un, combien de fois n’utilisons-nous pas l’avis ou le malaise des autres pour justifier notre intervention…

 L’avantage inconscient de cette non prise de responsabilité ? Encore une fois, je ne suis pas confronté ni à la réalité de l’autre, ni à la mienne. En jouant en permanence à cache-cache avec l’autre, en atténuant mon discours, en dissimulant ce que je ressens vraiment, en étant aux abonnés absents de la relation, j’ai l’illusion d’échapper au risque de perdre la relation, donc de mourir symboliquement.

 

3. L’exercice de pressions psychologiques sur l’autre. 

Par peur de perdre quelque chose dans la relation (le contrôle, l’amour, la reconnaissance, l’image de moi, etc.), nous exerçons sans le vouloir des pressions sur nos interlocuteurs pour être sûrs d’obtenir ce que nous voulons.

C’est ainsi que nous recourons fréquemment au chantage affectif, à la culpabilisation, aux reproches. Nous mettons également l’autre devant le fait accompli, nous lui faisons sentir que nous ne sommes pas prêts à recevoir une autre réponse qu’une réponse favorable. Nous jouons des scénarios de victimes ou d’incapables pour obliger les autres à nous prendre en charge. Nous jouons aux dames patronnesses ou aux boy-scouts en imposant nos services, nos coups de main, même à ceux qui n’en veulent pas. Tout cela toujours par peur de perdre…

 

4. Les projets ou les attentes implicites par rapport à l’autre.

Quatrième conséquence, et non des moindres. L’angoisse de perdre le contrôle, liée à la peur du changement va faire que nous allons nourrir des projets ou des attentes par rapport aux autres, mais sans jamais le leur dire. En gros, nous attendons que les autres se comportent comme nous pensons qu’ils doivent se comporter. Autrement dit, si nous parvenons à leur faire faire, à leur faire dire, à leur faire penser ou encore à leur faire ressentir ce que nous voulons, leurs comportements et leurs attitudes ne peuvent que nous sécuriser et nous conforter dans un statu quo par rapport au réel…

Nous nous prouvons donc à nous-mêmes que nous sommes capables de contrôler les autres, ce qui nous affranchit définitivement de l’angoisse du changement et de la mort.

Ces quatre caractéristiques constituent ce que la Dynamique Relationnelle Systémique (Dynarsys en abrégé) appelle une tentative de jeu de pouvoir. Pour que ces tentatives se transforment en jeux de pouvoir proprement dit, il faut et il suffit que l’autre alimente ou renforce le jeu du premier. Si j’accepte de subir les brimades de quelqu’un, je l’encourage à continuer… Par contre, plus je résiste aux mêmes brimades, plus je les renforce également, en vertu du principe d’action et réaction bien connu des physiciens… Nous sommes donc dans un cercle vicieux et infernal où l’acceptation du jeu a le même effet que la résistance. Comme si nous donnions le pouvoir à l’autre d’avoir encore plus de pouvoir sur nous…

La relation est donc un phénomène très complexe, se vivant à trois niveaux de réalité simultanément. À noter que les théories de communication classiques (comme l’Analyse Transactionnelle, la Méthode Gordon, la Méthode ESPERE de Jacques Salomé, la Programmation Neuro-Linguistique) travaillent sur les deux premiers niveaux, tandis que les approches plus systémiques (thérapies systémiques, Dynamique Relationnelle Systémique) apportent des éléments d’action sur le troisième niveau… D’où leur complémentarité indispensable.

 

Comment rendre nos relations constructives ?

 Avant de répondre à cette question, quatre remarques s’imposent.

 •Premièrement, guérir nos relations ou les rendre constructives ne se fait pas une fois pour toutes, car les conditions inconscientes qui nous ramènent vers les jeux de pouvoir sont présentes en permanence chez l’être humain… Tout au plus, peut-on conscientiser certaines zones d’ombre en nous… Tout au plus peut-on nettoyer les charges émotionnelles associées à la mémoire des événements. Il ne faut donc pas croire que l’on peut guérir définitivement…

•Deuxièmement, dans la vision systémique de la Dynarsys, nous ne sommes jamais une victime innocente des jeux de pouvoir que nous subissons, à partir du moment où ces jeux se répètent. Car, comme nous l’avons vu, pour qu’une tentative de jeu de pouvoir fonctionne, elle a besoin d’être alimentée, renforcée par nos réactions. Nous sommes donc, à tout le moins, des complices involontaires de ce que nous subissons…

•Troisièmement, cette notion de complicité involontaire recèle une opportunité intéressante. Le pouvoir que quelqu’un a sur nous dépend du pouvoir que nous lui donnons d’en avoir. En d’autres termes, son jeu a besoin du nôtre pour exister, pour trouver une réponse, un équilibre. Par conséquent, ce jeu d’équilibre d’action et réaction peut être désamorcé par une seule personne ! Cela ne dépend que de nous de ne plus subir le pouvoir des autres…

•Quatrièmement, la complexité des relations est telle qu’aucune recette n’est efficace, surtout si celle-ci est appliquée sans avoir appris à décoder et à lire les phénomènes relationnels… En outre, l’omniprésence des jeux de pouvoir (ce fameux troisième niveau de la relation) rend certainement moins efficaces un certain nombre d’approches classiques de communication, qui elles ne traitent que les deux premiers niveaux de la relation… Un travail spécifique est donc nécessaire pour nettoyer la relation de ses pièges avant d’appliquer les règles de la communication…

C’est ce que cet article propose au travers des quelques principes généraux qui suivent.

 

1. Prendre 100 % la responsabilité de sa réalité.

Ce premier principe consiste à apprendre à parler vrai, en toutes circonstances. Exprimer ce que je ressens mais en l’assumant; reconnaître ce que j’ai fait et dit; demander clairement ce que je veux; expliciter ce que je pense sans avoir peur de la réaction probable de l’autre… Énoncé comme tel, ce principe n’a l’air de rien. Mais il exige à la fois intégrité, alignement, courage, honnêteté et conscience de sa propre réalité…

 

2. Prendre 0 % responsabilité de la réalité de l’autre.

Tout aussi difficile est de ne pas prendre la responsabilité de ce que l’autre vit.  En d’autres termes, il s’agit de ne plus prendre l’autre en charge, de vouloir le sauver à tout prix, de culpabiliser pour ce qui lui arrive. Mais il ne s’agit pas non plus de jouer l’indifférence. C’est plutôt une attitude d’écoute, de reconnaissance de ce que l’autre vit sans intervenir tant qu’il ne nous le demande pas. Ce qui implique d’avoir une grande confiance en son propre potentiel de guérison…

 

3. Ne plus avoir de projet ou d’attente implicites par rapport à l’autre.

Ce principe nous oblige à clarifier d’abord pour nous-mêmes ce que nous attendons d’eux. En faisant l’exercice, on s’aperçoit très vite que nous sommes peu précis dans ce que nous attendons de l’autre. Nous en sommes même souvent inconscients. Cela exige que lorsque nous demandons quelque chose à quelqu’un, nous soyons prêts à recevoir un refus autant qu’un accord. Cela veut dire également, ne plus laisser l’autre deviner ce que nous voudrions qu’il fasse et qu’il dise… À l’inverse, il s’agit de cesser de deviner ce que les autres attendent de nous et d’apprendre à le leur demander au travers de phrases aussi simples que : « Qu’attends-tu de moi ? ».

 

4. Écouter ses malaises comme indicateurs des jeux de pouvoir.

Les jeux de pouvoir mettant en œuvre des pressions psychologiques, cela engendre assez rapidement des malaises chez les deux personnes en présence. Écouter ses malaises comme des alliés, c’est-à-dire comme des indicateurs d’un dysfonctionnement, est une des stratégies les plus puissantes pour reconstruire nos relations. Il est d’ailleurs très utile d’exprimer à l’autre son malaise, et l’inviter à analyser ensemble ce qui se passe dans la relation entre les deux…

 

5. Oser les confrontations constructives.

À la différence d’un conflit, les confrontations manifestent la volonté réelle et explicite de grandir à travers le processus, de se respecter tout en respectant l’autre… Ce principe nous amène à apprendre à « provoquer » des confrontations dès qu’un malaise est ressenti, plutôt que de laisser pourrir une situation, en espérant que le temps arrange les choses. Le principe de base à respecter pour que ces confrontations deviennent constructives, c’est de ne parler que de soi-même en prenant 100 % responsabilité de ses faits et gestes, et de parler de l’autre en décrivant objectivement ses comportements, sans jugements…

 

6. Apprendre à se respecter et à poser ses limites.

Notre éducation judéo-chrétienne ne nous a pas appris à nous respecter nous-mêmes. Pour arriver à cela, il est impératif d’apprendre à identifier nos besoins, à les nommer et à poser les actes dans le principe de réalité pour que ceux-ci aient une chance d’être satisfaits. Une bonne mesure est de réfléchir aux limites à partir desquelles les besoins ne sont plus respectés, et de les signaler à l’autre. Complémentairement, explorer les limites de ce qui est acceptable pour l’autre peut se révéler très constructeur à long terme, car ainsi, nous sommes sûrs que l’autre ne donnera pas de coups de couteau dans le contrat dès qu’il sera signé.

 

7. Tirer des enseignements de toutes les expériences

Tant la pensée orientale que systémique nous a enseigné qu’il n’y avait, dans la vie, ni échec, ni réussite. Il n’y a que des expériences par rapport auxquelles nous recevons des feed-back agréables ou désagréables. À partir de là, l’intérêt est de pouvoir retirer des enseignements de toutes les expériences relationnelles que nous ferons, pour nous enrichir et devenir encore plus performants demain, par rapport à hier… C’est ainsi que même en cas de rupture, la relation peut encore être constructive à travers ce qu’elle nous aura appris…

En conclusion, vivre au quotidien des relations constructives est possible. Mais cela exige une discipline et une conscience constantes, car les embûches se présentent tous les jours sur notre chemin. L’équilibre à atteindre serait plutôt à l’image de ces bicyclettes qui ne tiennent debout que tant qu’on pédale. La relation est quelque chose à réinventer à chaque instant, jusqu’à la mort… Et qui sait, peut-être même au-delà.

 

Jean-Jacques Crèvecœur.

 

http://creer-une-meilleure-vie.com/

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Commentaire de d'Orgeval bernadette le 1 décembre 2013 à 9:25

j'ai une amie qui fait partie de l'unité qui  s'est mise en colère contre sa fille avec qui  elle est en conflit dans un repas familial ,  elle en veut à tout le monde,   je la connais depuis des années,  j'ai essayé de lui envoyer des mails en disant qu'elle n'est pas que victime , elle ne répond plus  à rien,  je pense qu'elle n'accepte pas d'avoir été humiliée dans un certain pouvoir,  je n 'entreprends plus d'action mais je suis assez choquée , je pense qu'elle va très mal

Commentaire de Gabriel le 27 novembre 2013 à 14:35

Comment reprendre le contrôle de l' égo et aller vers la tolérance et le  bonheur ?

Si un défaut nous ennuie dans notre personnalité, ne nous culpabilisons pas, développons l’inverse de ce défaut qui est une qualité,

Nous voulons être heureux, alors contrôlons notre corps émotif pour qu’il n’ait plus jamais à nous envoyer d’émotions négatives de tristesse, de malheur, de complexe, etc.

Pour notre pensée, c’est pareil. Si nous avons des fantasmes, des désirs inassouvis, des cauchemars, des problèmes, des pensées négatives qui nous assaillent ou trop de rêves qui nous envahissent. Eh ! Bien, contrôlons notre corps mental, parce que la pensée a aussi son corps.

La pensée, le sentiment ne sont que des sous-fifres des instruments de l' âme.

Il appartient à chacun de les diriger en tant qu’instruments et de ne pas être dominer  par ces instruments, sinon immanquablement ils nous détruiront parce qu’ils n’ont pas de conscience.

Puisque nous, nous aurons changé notre irréalité en réalité. Notre voisin va faire de même et quelqu’un sur un autre continent va faire de même et puis, des centaines, des millions

Alors l’irréalité du monde va changer en réalité. Mais il faut que tous se mettent à la tâche.

Commentaire de Gabriel le 26 novembre 2013 à 18:11

Avec l'accélération du temps les égos respectifs peuvent révéler des différences d'intérêts inconciliables.

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