La vague automnale

Quelques jours d'observation ont suffit pour que je me rende compte que la parole et la pensée sont inextricablement liées. Impossible donc de contrôler mes paroles sans un énorme effort de volonté. Impossible de mettre en oeuvre une parole juste sans discipliner mes pensées.

J'ai donc pratiqué zazen avec plus de férocité que jamais. Et là, dans le calme du dojo, j'ai été submergée comme jamais par une déferlante de pensées.

Sans m'accorder le moindre répit les pensées m'emportaient loin, très loin d'ici et m'épuisaient.

Lorsqu'enfin la vague refluait je me retrouvais exténuée face à la nouvelle vague surgissante.

Lorsqu'enfin j'émergeais du flot, je prenais la décision de faire zazen au milieu de ces pensées. Mais j'étais en guerre contre ces pensées que je jugeais inutiles, dévoreuses du temps précieux de zazen.

C'était insupportable, au-dessus de mes forces, épuisant. J'ai demandé de nombreuses fois le kyosaku.

Et tandis que le bâton frappait mes épaules endolories, je voulais qu'il anéantisse ces pensées, qu'elles s'épuisent et me laissent enfin en paix.

Et puis j'ai pris conscience de la violence de mon comportement.

Une remarque de mon époux soudain m'a éclairée: "Les pensées profitent de l'accueil que tu leur offres en zazen pour se libérer. "

J'avais jusqu'ici l'impression de perdre le temps précieux de zazen en étant ainsi plongée dans les pensées. Mais c'est vrai que ces pensées au moins ne créent pas de karma. Elles sont neutres et mieux encore: Zazen est l'espace qui leur est offert pour  s'épuiser, se libérer. Et plus je vais les chasser et revenir "ici et maintenant "à la force du poignet, plus elle vont violemment se rappeler à moi.

Parfois, les pensées s'évanouissent dès que l'attention se porte sur elles. L'esprit voit clair dans leur jeu. Il comprend leur vacuité. Il perd tout intérêt pour elles et ces dernières s'évaouissent, faute de penseur.

Mais parfois, les pensées ne peuvent pas se libérer autrement qu'en étant pleinement acceptées, accueillies avec bienveillance puis doucement invitées à passer leur chemin.

Le point le plus important se produit au moment où la pensée relâche l'esprit. Il n'y a ni à regretter une paix illusoire, ni à nourrir le désir qu'il en soit autrement.

Juste s'asseoir avec ce qui est là, comme c'est, juste ici. Même ces pensées-là.

Juste s'asseoir.

Shikantaza.

 "Quand vous êtes assis, je vous dis: "Ne pensez pas."

"Ne pensez pas" signifie ne jugez pas les choses en termes de "bon" ou "mauvais", "lourd" ou "léger".

Acceptez seulement les "choses comme c'est"."


(Shunryu Suzuki, Libre de soi, libre de tout, page 182)